MOLIERE et la (bonne) fontaine

Molière et La (Bonne) Fontaine

ou la rencontre de deux rues

Molière (1622-1695) et La Fontaine (1621-1695) vécurent au même siècle. Jean-Baptiste, le comédien et Jean, le fabuliste sont tous deux au cimetière du Père Lachaise, rue du repos, la bien nommée. Leurs tombes y accueillent de nombreux visiteurs, bien qu’on ignore si les os qui y reposent leur appartenaient vraiment. Leur rencontre, à Challans, est due à un heureux hasard. Suivez le guide !

La Rue des Jardins et Bonne Fontaine cadastre 1832

La Rue de La Bonne Fontaine – on l’écrivait ainsi en 1950 – ne doit rien à l’auteur de la Cigale et la Fourmi. C’est bien la fontaine et sa source, dans le quartier des moulins, qui lui donna ce nom après celui de Rue des Trois Moulins, appellation probablement abandonnée lorsque les ailes arrêtèrent de tourner. Par contre, Molière fut bien le choix des élus lorsqu’il fallut, en 1920, donner un nom à celle que l’on appelait, depuis l’ouverture du Quartier-neuf, la Rue du Milieu. Sa traversée, de la Rue de Nantes à la Bonne Fontaine, fut divisée en deux : la Rue Racine d’un côté des halles, la Rue Molière de l’autre. Et c’est ainsi que Molière rencontra La Fontaine. C’est un peu tiré par les cheveux… pardon, par la perruque, me direz-vous. N’empêche, Racine (1639-1699), lui aussi prénommé Jean et qui vécu les mêmes années, Molière, et La Fontaine, l’unité de ce trait d’union formé de trois de nos grands auteurs du XVIIe siècle ne manque pas de panache !

Le même quartier avec la rue Molière en 1950

N’oublions pas la très ancienne Rue des Jardins, elle aussi amputée de ses deux extrémités, devenues, au même moment, Rue de la Paix et Rue Molière. La rencontre de cette rue bordée au Levant de jardins désormais disparus, forme, avec la Rue Molière, une petite place triangulaire, autrefois au centre d’une activité commerciale intense, comme nous allons le voir dans ces lignes.

Jusqu’aux années 70/80, ce vieux quartier challandais resta extrêmement vivant et commerçant. Sa disparition fut le résultat de l’arrivée des grandes surfaces, qu’acheva une mise en sens unique de sa circulation. Seule entrée possible venant des Ecobuts ou de Cholet pour se rendre sur la côte et seule sortie pour en revenir, ce grand trafic de passage lui avait donné, dès la révolution, autant d’importance que la Grande Rue. En 1900, elle était encore très peuplée.

Inventaire !

Débutons par la Rue Molière. La maison Bailly, impressionnante bâtisse construite en 1846 pour Monsieur Louis James, aubergiste, et son fils Victor, tisserand, longe un bon quart de la rue. En face, l’épicerie de Rose Fort et la boucherie Legeard se partagèrent longtemps, dans les années 50, les cours et réserves, restées en l’état. Entre la quincaillerie Bailly et la Rue des Jardins, l’Hôtel Groussin  donnait aussi sur la Place du Champ de Foire.

Dans la seconde partie, on trouvait le droguiste Alphonse Perrot de Dijon, remplacé par Raoul Breteau, fournisseur du groupe des peintres de Saint-Jean-de-Monts. Les artistes s’y pressaient donc et même, y exposaient. Raoul, homme de spectacle, projetait certains soirs, sur un drap blanc tendu sur la porte vitrée, des courts métrages muets des meilleurs comiques américains. Le quartier, informé dans l’après-midi, se réunissait à la nuit tombée. La petite place devenait un cinéma en plein air pour une trentaine de minutes.

L’Hôtel du Centre, Loizy-Naulleau, lui succédait. A sa fermeture s’y installa le marchand de cycles, Marcel Pothain, qui, sous l’enseigne Velmoteur, proposait le célèbre Vélo-Solex des Vespa, et des vélos. Collectionneur, il fit don à la ville de ses antiques bécanes qui furent exposées pour la dernière fois… à Saint-Gilles Croix-de-Vie, Salle Baudoin, en 2012.

C’est semble-t-il l’unique collection (bien cachée) de la ville.

Dans la Rue Molière, officiait aussi un ébéniste, Sylvain Bonnin, décédé prématurément avant-guerre dans la force de l’âge, qui fut remplacé par le premier opticien exerçant dans le canton, Pierre Goupil, un homme fort affable venu du Nord. Sa réclame : Pierre Goupil l’opticien à ne pas perde de vue !

Avant d’arriver au carrefour de la Rue de la Bonne Fontaine, signalons, Rue des Jardins, le salon de coiffure Maxime Loizy dont la salle d’attente était… un débit de boisson.

Au carrefour donc, à gauche Jules Febvre, boucher en 1901, que remplaça son fils puis, Jacques Robin, un géant qui aurait pu tuer un bœuf d’un coup de poing, amateur de pêche à la ligne et de voitures neuves, qu’il repérait en scrutant les immatriculations tout en servant ses clientes : « Tiens, celle-la, elle est pas vieille ! » En face, après le cordonnier sabotier Ecomard, vint s’installer le Caïffa. Madame Marceteau, la patronne, seule à la barre de son épicerie, proposait toutes les conserves dans ses rayons, des fruits et des légumes en devanture, de la limonade, du Sénéclauze et la bière La Meuse en bouteilles d’un litre, sans oublier les yaourts en pots de verre.

Tous les contenants étaient consignés.

Le Sénéclauze était un vin produit en Algérie depuis 1890

Le lait, tiré du matin même ou la veille au soir, arrivait avant l’ouverture dans de grands bidons, posés devant la porte, et l’on venait se fournir avec son pot à lait. Le Caïffa était une franchise, spécialisée dans la torréfaction, fondée en 1890, qui se développa aussi en milieu rural et étendit sa gamme à l’épicerie. Le planteur de Caïffa inventa les timbres de fidélité, que les ménagères collectionnaient sur un petit carnet, aussi précieux qu’un livret de Caisse d’Épargne. Avec le cadeau Bonux, on pouvait obtenir, grâce à la collection de points Banania, un Cinébana, petit modèle en carton de lanterne magique. Sur le comptoir, une énorme machine à moudre le café et une autre pour le râpé développaient d’agréables saveurs.

Restons dans les saveurs. Les diffuseurs de parfum synthétique à l’odeur de croissants au beurre n’existaient pas encore. Le boulanger d’en face, Monsieur Butreau, avait succédé à Henri Groussin, déjà présent en 1901. Dès quatre heures du matin, il pétrissait sa pâte et sortait de son four des pains de six livres. C’était la boulangerie la plus proche de la campagne qui commençait au bout de la rue. On y venait en vélo et le pain de six livres enveloppé dans un torchon pour le retour, dépassait des sacoches. Fermée, elle fut rasée pour faire un parking. A ses côtés, l’imprimerie Henri Pinaud développait, elle, l’odeur de l’encre. Monsieur Pinaud avait pris la succession de son père. La petite vitrine, encore intacte, abritait un minuscule magasin, proposant quelques articles de papeterie et permettait de prendre les commandes d’images religieuses pour les communions. C’est actuellement le local de Challans je t’aime.

Repartons vers le centre. Avant la belle maison occupée par Auguste Barrau, puis la famille Le Bret, puis Henri Tesson, quincaillier place du marché, Pierre Pérocheau avait créé son entreprise de meubles. La fabrication avait déménagé hors du centre dès les années 50, et les ateliers tout en bois servaient de réserves et de terrain de jeu aux gamins du quartier. Le tout fut également rasé pour un magasin d’exposition qui s’avéra vite trop petit. Le départ vers la périphérie était inévitable.

Côté impair, donc, en face, aussitôt le Caïffa, une teinturerie existait à la fin du XIXe. C’était la teinturerie Pineau. Les teinturiers étaient à l’époque très sollicités. Il y en avait deux autres à Challans ! Mon grand-père, Joseph Bonnin, repris l’affaire en 1921 puis la laissa à Monsieur Morillon. Au décès accidentel de celui-ci, il repris l’entreprise. La teinturerie générait un afflux de clients importants, surtout les jours de marché et de foire, où les premiers arrivés tambourinaient à la porte dès six heures du matin, au point qu’un jour ils la défoncèrent !

   

Complétant l’offre alimentaire, une charcuterie occupait le numéro 33. Marie Rivallin au début du siècle, puis Marie Duverger au milieu, s’activaient derrière le comptoir. Sans vitrine réfrigérée, aucun produit n’était visible. La charcutière allait donc chercher dans les frigos le morceau de cochon demandé pour le découper. Raymond Longépé pris la suite mais la charcuterie ferma définitivement après son décès.

Sur le même trottoir, le bureau de Caisse d’Epargne, autrefois installé à la mairie, recevait l’argent qui n’était pas destiné au bas de laine, ni à séjourner entre les piles de draps. Enfin, en allant vers le centre, deux commerces étaient particulièrement fréquentés, la Droguerie Jean Yvernogeau et la Poissonnerie Septet où l’on allait porter ses vieux journaux, emballage privilégié pour le poisson.

La Rue Bonne Fontaine en 1934. Côté gauche, l’imprimerie Pinaud suivie de la boulangerie Butreau,
les Meubles Pérocheau, la maison où vécu le journaliste Auguste Barrau.
Coté droit, la saboterie Ecomard deviendra le Caïffa. On devine la vitrine de la Teinturerie Bonnin.
La charcuterie de Marie Duverger suivait, sur le même trottoir.

Terminons par l’une des plus anciennes vitrines, encore visible, de Challans. Après l’imprimerie Pinaud et une maison particulière, on trouvait la Bourrellerie et Sellerie Barillon. Léonidas Barillon était présent à cet emplacement en 1825, Abel, conseiller municipal et même adjoint, assura la continuité et transmis l’affaire à son fils. Mais c’est le compagnon qui ferma la boutique lorsqu’il partit à la retraite. L’atelier était toujours en terre battue !

Comme partout, les commerçants de ce quartier vivaient au-dessus de leurs échoppes et contribuaient à le rendre vivant. Non seulement les boutiques ont fermé mais les étages se sont vidés et ce quartier si fréquenté est devenu désert. Enfin presque ! Une épicerie robotisée a remplacé celle de Madame Marcetteau. Madame Caïffa, comme on l’appelait dans le quartier, doit se retourner dans sa tombe !

Imprimerie Moderne C. Pinaud en 1945 puis H. Pinaud

Erick Croizé 6/02/2022

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