LES BRÈVES DE JANVIER

Brèves de janvier

Auguste Barrau, grâce aux archives de la Shenov, alimente régulièrement cette rubrique. Auguste est un écrivain et un poète, un publicateur qui consacre également sa prose aux sujets d’actualité locale, sans jamais oublier son amour de la culture, de la peinture, de la littérature et de la musique.
Ses biographies et ses critiques littéraires sont publiées dans le Messager de la Vendée, mais même dans le Petit Phare où il signe de nombreuses rubriques consacrées à l’histoire, sa plume se fait souvent nostalgique et critique sur l’évolution de la société.

En voici un exemple, daté de 1927, publié en mars et consacré aux festivités du carnaval.
(Texte intégral)

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Jours Gras

Naguère, durant les jours gras, de toutes nos rues et venelles, montait une odeur de friture que les passants humaient à pleines narines. Dans chaque maison, les ménagères faisaient sauter les crêpes dans la poêle où crissait la bonne et pure graisse de nos porcs, ou bien, à l’aide d’une fourchette, elles tournaient et retournaient, jusqu’à ce qu’ils eussent pris une belle teinte d’amadou, les fontimassons (0) que, dans une onctueuse pâte beurrée et sucrée, elles avaient découpé, puis dentelés, tressé, ornementés, modelés en jamboud’hommes qui faisaient la joie des enfants.

Et par la ville, la jeunesse chantait : « Mardi Gras, ne t’en va pas, nous f’rons des crêpes, t’en mangeras ! »

Aujourd’hui, Mardi Gras est sevré de crêpes et de fontimassons : il doit se contenter de la pâtisserie moderne et lui, qui aimait tant à vociférer les lazzis et à étaler les quincailles sur la polychromie des costumes, il reste silencieux, ne sort que le soir, à peine travesti, et, après s’être montré dans quelques cafés afin qu’on ne le croie pas mort, il rentre tranquillement et bourgeoisement se glisser entre ses draps. C’est un atrabilaire qui regrette trop la chorégraphie du siècle dernier et ses coryphées : Chicard (1), rénovateur des déguisements carnavalesques et créateur de la Chahut et, son concurrent, Brididi qui introduisit le cancan à Mabille (3) et au château des Fleurs pour se complaire aux dancings d’à présent où chaque semaine s’invente une… danse nouvelle.

Le fameux tango-argentin que, pas une seule fois, nous ne vîmes danser ni dans les cindades, ni dans les campos, alors que nous habitions la Plata (4), est déjà rayé de tous les programmes.

Dimanche et mardi soir, on a charlestonné salle des fêtes, mais la Chwury-Wouyi, la danse guerrière des indiens, n’y a pas été exécutée : cela ne tardera certainement pas ! Devant un nombreux public, qui a salué de bravos, l’entrée de plusieurs groupes, défilèrent et les habituels et classiques personnages carnavalesques. On a particulièrement remarqué une chauve-souris, dont les yeux ne semblaient point souffrir de la lumière ; deux pierreuses (5) excentriques, deux scintillantes pâquerettes, un Breton sonnant du biniou, un garde-champêtre affairé et, surtout, un commissaire de police et ses trois aides opérant une arrestation.

Malgré la température lourde qui régnait dans la salle saturée de parfums violents, les danses se succédèrent très animées et Polyte infatigable toujours, « les a suées toutes « suivant sa favorite et réaliste expression.

Auguste Barrau

Notes

(0) Fontimasson (écrit ainsi dans l’article publié en 1927) C’est le foutimasson, le tourtisseau ou le bottereau
(1) Chicard était un personnage de carnaval se livrant à des danses grotesques (Seconde partie du XIXe)
(2) Chahut: Le chahut-cancan est une danse inspirée de la cachucha andalouse
(3) Mabille (professeur de danse): Le bal Mabille est un établissement de danse réservé aux élèves qui s’ouvrira au public. Frappé par deux obus lors de la guerre de 1870, il sera fermé puis démoli.
(4) Auguste Barrau a passé plusieurs années en Amérique du Sud où il enseignait le dessin et la musique.
(5) Pierreuse: prostituée de bas étage.

Ces brèves du mois de janvier vous sont proposées grâce à notre partenaire l’Epicerie Centrale 8 rue Gobin

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Le Cinéma Parlant

Dans les rubriques des brèves de décembre, l’un des sujets abordait le cinéma sonore sous le titre « Un spectacle sensationnel ! ».

Le cinéma parlant va naître en 1926, au Warner Theater de New York. « Un merveilleux procédé, connu sous le nom de Vitaphone, qui permet de synchroniser le son et l’image, attirait hier soir une foule distinguée au Warner Theater. La reproduction naturelle des voix, la qualité musicale des instruments et la parfaite synchronisation du son et du mouvement des lèvres des chanteurs étaient à peine croyable… L’avenir de cette nouvelle invention paraît illimité. »

Cette chronique figure dans le New York Times après la projection de Don Juan, le premier film parlant réalisé par les trois frères Warner. Un an plus-tard, cent quarante salles étaient équipées de nouveaux appareils de projection compatibles avec ce procédé et en 1927, les frères Warner lançaient sur les écrans, Le Chanteur de Jazz (The Jazz Singer) qui allait rendre célèbre dans le monde entier Al Jolson. Le son était enregistré en direct et non en post-synchronisation, selon le procédé Vitaphone. Ce fut un triomphe. »

(Extrait d’une chronique de L’Étoile du Soir du 20-21 Octobre 1946)

Le Vitaphone ne permet pas encore d’enregistrer le son sur la pellicule mais sur disque de phonographe. Son intérêt est d’utiliser un phonographe qui fonctionne en parfaite synchronisation avec les images.

Pour les Challandais, il fallut attendre la construction de la salle des fêtes de 1931 (au-dessus du marché). Les débuts du cinéma parlant furent laborieux. Annoncés pour décembre 1931, la première séance de cinéma parlant fut annulée : l’électricité fournie par l’usine Basteau, un courant alternatif triphasé 4 fils (1), n’est pas compatible avec les appareils ! L’histoire de l’Harpett’s Ciné fera l’objet d’une publication en 2022 (peut-être).

E.C.

(1) Voir la chronique « La mairie achète un aspirateur » dans Les Nouvelles de Challans.(www.lesnouvellesdechallans.fr)

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Manèges et attractions

La Foire des Minées a, de longue date, invité des attractions foraines, attrait indispensable pour les visiteurs. La Foire de Mai en faisait autant. C’était le deuxième rendez-vous important de l’année.
« Le mardi 8 mai 1923, à la Foire de Challans » que vous pourrez lire dans « Challans pour les curieux ! » en est un témoignage.
La fête foraine et ses manèges furent d’abord installés Place du Champ de Foire, proche de la Rue de la Noue. C’était avant la seconde Guerre Mondiale. Puis, avec la Foire moderne, à partir de 1953, elle occupe la partie la plus à l’Est de la Noue (Place Victor Charbonnel), qui n’est alors qu’un terrain vague. Lorsque la Foire des Minées va s’agrandir et occuper tout ce terrain, les manèges reviendront Place du Champ de Foire.
Montagnes russes dont les voitures, à pleine vitesse, se couvraient alors qu’hurlait une sirène, auto-tamponneuses dont les chocs, ferraille contre ferraille, étaient violents, mur de la mort et tir à la carabine, baraque de strip-teaseuses où s’engouffraient les jeunes paysans, aquarium avec femme et serpents, femme-tronc ou même, tête de femme vivante posée sur un plateau, grâce à un subtil jeu de miroir, la jeunesse en prenait plein les mirettes !
Les organisateurs de la Foire des Minées proposaient également des attractions sensationnelles.
En 1926, c’est l’aérostatique qui va épater la galerie.
La foire dure alors trois jours : le second mardi du mois de septembre, le jour qui le précède et le jour qui le suit. Mais le dimanche est également festif. Et c’est précisément le dimanche 12 septembre que le ciel de Challans va faire le spectacle avec l’envolée de ballons.
Plusieurs départs sont prévus : 1 ballon-pilote décoré avec banderoles ouvre la fête. 1 ballon avant-coureur, avec décors et pendentifs le suit. 1 ballon-bouée biconique s’envole à son tour. 1 ballon-sonde avec de beaux décors et pendentifs précède la descente d’un parachute (1). On lance ensuite un ballon-torpille (2) qui explosera à environ 200 mètres de hauteur et, pour couronner le tout, on assiste au gonflement puis au départ d’un grand ballon- apothéose, richement décoré, emportant une grande couronne de drapeaux tricolores avec vaste oriflamme d’argent et pluie de confetti, serpentins et banderoles ! Pour clore ce dernier départ, une salve de mousqueterie d’environ 80 détonations sera tirée !

Avouez que c’est un vrai festival !

E.C
Source: Journal le Petit Phare

(1) Il n’est ici question que de parachute, pas de parachutiste.

L’une des toute premières tentatives du saut en parachute daterait de 1783. La gravure ci-dessous représente la scène qui s’est déroulée à Montpellier, en présence d’un large public s’attendant a voir l’excentrique se briser les os. Sébastien Lenormand se lança dans le vide. Il avait calculé – c’était un scientifique – qu’un parasol de diamètre de quatorze pieds, disposant de baleines renforcées, suffirait à accompagner jusqu’au sol, et sans dommages, un homme n’excédant pas le poids de deux cent livres.
C’est lui que l’on voit sur cette gravure sur bois, se jetant du haut de la tour de l’observatoire.
Ses calculs étaient justes. Le public, d’abord déçu, le porta en triomphe.

 

(2) Les ballons-torpilles existaient depuis 1896 et les ballons-captifs étaient utilisés par les militaires pour l’observation dès la guerre de 1870 . La seconde gravure montre des aérostats porteurs de bombes incendiaires, lancés sur Venise par les Autrichiens, en 1849.

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Être inventeur, cela ne s’invente pas!

C’est viscéral, inné, incontournable !

C’est le cas de Lucien Dodin. Vous connaissez à Challans, le Boulevard Lucien Dodin ? Attention, le boulevard, c’est le père. Le Docteur Lucien Dodin, maire de Challans entre 1892 et 1904.
Son fils aîné, Lucien est né à Challans le 1er octobre 1900. Nous le convoquons aujourd’hui pour compléter les deux sujets évoqués plus haut : le cinéma et les aérostats.
En 1928, nous apprenons grâce à l’incontournable Auguste Barrau que le jeune architecte, Lucien Dodin, veut faire construire un ballon dont l’enveloppe serait séparée en deux parties, par une cloison horizontale. Le gaz, qui permet au ballon de s’élever serait dans la partie supérieure. La partie inférieure serait en communication par un large orifice avec l’air libre. On pourrait donc chauffer cet air, sans risque d’incendie d’autant que l’inventeur a songé à utiliser les propriétés de combustion à basse température, des réactions catalysées.
Vous avez compris ? L’air de la partie inférieure, se dilate sous l’effet de la chaleur, et comprime la partie supérieure du ballon où est enfermé le gaz : celui-ci monte. En laissant baisser la température, le gaz est à nouveau moins comprimé, le ballon descend.
Ainsi, la perte constante du gaz (l’enveloppe n’est jamais tout à ait étanche), n’a point besoin d’être compensée en jetant du lest ! Lucien Dodin a mis au point pour l’occasion un générateur d’air chaud « catalytique » qu’il a expérimenté de façon concluante.
Fort de ces calculs, que nous avouons ne pas avoir vérifiés, l’inventeur challandais a annoncé son intention de traverser l’atlantique en profitants des alizés, qui, dans le sens Afrique-Amérique du Sud, ont une direction à peu près constante. Le départ s’effectuerait à Casablanca, et l’arrivée, aura lieu trois ou quatre jours après, au Brésil. Le calme plat ne saurait lui causer aucune inquiétude, car il est assuré de pouvoir attendre aussi longtemps qu’il le faudra. En outre, il précise qu’il pourrait se tenir en constante communication avec le continent : le bruit du moteur ne troublant pas l’émission ou la réception par T.S.F.
Reste à trouver pour ce lointain et périlleux voyage, les crédits nécessaires à la construction de son appareil.

E.C. (d’après Auguste Barrau)

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Le cinéma en relief

Lucien Dodin fils n’est pas seulement l’inventeur d’un « stabilisateur thermique pour aérostats. » Architecte, passionné de photographie, contraint par la crise des années 1930 à changer de métier, il se lança dans la fabrication et la commercialisation d’agrandisseurs. Puis il sera  « ingénieur conseil, » travaillera chez Alsaphot, où il inventera un appareil photo révolutionnaire : le Cyclope. Une autre invention marquante fut « le télémètre à champ coupé, » qui équipera les appareils reflex de toutes les grandes marques jusqu’à l’arrivée de la mise au point automatique.

Mais le grand rêve de Lucien Dodin était de mettre au point le cinéma en relief ! C’était « sans doute son projet le plus complexe, et il aurait nécessité une grosse firme pour sa réalisation, d’où son échec final, » explique son fils, Jean-Daniel Dodin. Il ajoute : « Il avait pourtant pour principal atout de ne pas nécessiter de lunettes pour le spectateur. » Et cette invention ne touchait pas à la réalisation des films : « le perfectionnement ne portant que sur les écrans. » À l’époque, le projet fit les gros titres de journaux. À Challans, l’abbé Grelier collera l’article de l’Écho de la Loire dans sa Chronique paroissiale : « Le cinéma en relief serait réalisé grâce à un architecte nantais, M. Dodin. » Et dans une interview de 1937, Lucien Dodin était confiant. À la question : « Verrons-nous bientôt ces écrans nouveaux ? » Il répondit : « Je le pense, car la Compagnie des verres spéciaux d’optique a accepté de fabriquer les écrans nécessaires à l’exploitation des nouveaux procédés. » Il faut croire que cela ne se fit pas. Mais cette invention est peut-être à redécouvrir…

Didier LE BORNEC

Lucien Dodin et son fils Jean-Daniel devant l’écran spécial de son cinéma en relief (collection J.-D. Dodin)

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Réveil canon!

On tire moins au canon, dans nos fêtes actuelles, qu’autrefois. Puisque nous sommes dans les salves de mousqueterie et les ballons-torpilles explosifs, terminons par les 21 coups de canons qui font monter la pression, entre les Républicains fêtant la prise de la Bastille et la Fabrique (1), soucieuse de protéger son église.
A chaque quatorze juillets, on tire à 9 heures du soir, la veille, 21 coups de canon et autant le jour de la fête, à 6 heures du matin !
Le canon, s’installe Place des Marronniers, d’où cette protestation du mois de juillet 1928 adressée aux autorités.
« Il m’est permis d’exprimer un désir : c’est que le canon ne vienne pas s’installer Place des Marronniers, où par suite de l’ébranlement de l’air, il est l’occasion de chutes nombreuses de chaux et de plâtre qui proviennent des voûtes, à l’intérieur de l’église. Il y a d’autres places publiques à Challans. Déjà, il y a une dizaine d’années, il avait été convenu avec Monsieur le Maire, que l’on n’utiliserait plus cette place pour cet emploi. Espérons que cette année, il ne sera pas nécessaire d’intervenir comme l’année dernière, pour demander à l’opérateur de bien vouloir transporter son outil un peu plus loin ».
A notre époque où le chant du coq et le carillon du clocher peuvent se retrouver devant la justice, ces 21 coups de canon à 6 heures du matin laissent vraiment rêveur !

Erick Croizé.
Source: Auguste Barrau

(1) Fabrique : assemblée de laïcs et d’ecclésiastiques qui gèrent les biens de la paroisse.

Canon de montagne de 80 XIXe siècle

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